Défini vs. indéfini

De Sémanticlopédie
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par Francis Corblin

Les catégories du défini et de l'indéfini1 sont utilisées dans la plupart des descriptions linguistiques comme partition de tout ou partie de la classe des groupes nominaux (GN). Il s'agit d'une opposition sémantique, susceptible de marquages différents (explicites ou non), et associée à des effets syntaxiques.


On doit distinguer :

  • une acception large de ces catégories, dans laquelle elles sont utilisées pour couvrir la plupart (ou la totalité) des groupes nominaux.
  • et une acception étroite, souvent associée à un marquage spécifique, dans laquelle défini et indéfini sont utilisés pour des sous-classes des précédentes.

Ainsi, on peut englober sous l'appellation “défini" un vaste ensemble de GN (définis au sens étroit, noms propres, pronoms anaphoriques et démonstratifs), et sous l'appellation “indéfini" la majeure partie ou la totalité des GN restants. Mais il y a aussi une acception étroite des catégories, qui, en français par exemple analyse comme définis seulement les GN du français précédés d'une forme de l'article le, et comme indéfinis seulement les GN précédés de un ou des. Afin de clarifier la présentation, nous distinguerons l'usage large par une initiale minuscule, et l'usage étroit par une majuscule. Ainsi, nous dirons que le nom propre est parfois analysé comme défini, de même, en français, que le démonstratif et le Défini (GN précédé de le).


On utilise généralement ces catégories pour des GN munis d'une tête nominale (le nom propre inclus). L'usage pour d'autres catégories est plus irrégulier. On parle souvent de pronoms indéfinis (quelqu'un, quelque chose), plus rarement de pronoms définis. L'extension des catégories à des catégories occupant les mêmes fonctions que les GN est problématique. Il n'est pas très courant, par exemple, de se poser la question de savoir si un infinitif sujet, ou une phrase complétive relèvent de ces catégories.

Y a-t-il des groupes nominaux qui ne sont ni définis ni indéfinis ? Beaucoup de théories et analyses ne le disent pas explicitement. Certaines au contraire insistent sur le fait qu'il y a des groupes nominaux qui ne tombent sous aucune des deux catégories. La Théorie des Représentations du Discours, par exemple, soutient que l'on doit distinguer une troisième classe, celle des quantifieurs.


La catégorie étendue défini

Comme la morphologie des expressions nous y invite, on peut penser que “défini" isole un sous-ensemble des groupes nominaux qui possèdent une propriété dont la classe des indéfinis serait dépourvue. Les analyses qui admettent une acception large de “défini" rangent sous cette catégorie, notamment, les noms propres, les Définis et les démonstratifs. Il y a des phénomène syntaxiques, dits effets de définitude, “definiteness effect", qui distinguent en effet cette classe élargie. Le plus net de ces effets est la faible acceptabilité de ces expressions dans les phrases existentielles comme :

(1) ? Il existe Pierre (la maison, cette maison)

On note aussi que ces expressions sont excellentes dans des phrases averbales comme :

(2) Excellent, Pierre (l'étudiant/cet étudiant)

Ces environnements produisent les effets inverses pour les indéfinis, tout particulièrement les Indéfinis :

(3) Il existe une maison
(4) *Excellent, un étudiant

Si en retour nous utilisons ces tests pour décider de l'élargissement de la classe des définis, nous pouvons ajouter à ce paradigme les pronoms de troisième personne :

(5) ? Il existe lui
(6) Excellent, lui

Mais si le principe de rassemblement de ces formes est sémantique, comme nous l'avons indiqué en introduction, quel est leur point commun ?

L'intuition est que toutes ces formes sont utilisées pour désigner un segment particulier du réel. Nous proposons de les appeler des “désignateurs" pour reprendre l'expression de Kripke (1972). Très simplement, à chaque fois que l'une de ces formes est utilisée, il faut se reporter à une mémoire, ou au contexte, et en extraire un individu dont la phrase dit quelque chose.

L'usage de cette expression présuppose que ce processus d'interprétation réussira à isoler pour l'interlocuteur l'individu dont le locuteur entend parler.


La notion logique qui se proposerait le plus naturellement pour représenter la catégorie des désignateurs est celle de “Constante" (expression du langage associée par convention à un et un seul individu pour tout usage du langage), mais ce rapprochement n'est pas très satisfaisant pour l'ensemble de la catégorie :

  • La notion de constante logique est un bon point de comparaison pour une sous-classe des définis seulement, celle des noms propres. L'usage du nom propre a pour objet d'isoler un individu (c'est un désignateur), et ce qui le rapproche des constantes logiques, c'est qu'il est associé par convention (un baptême initial chez Kripke) à un individu, et reste un désignateur de cet individu pour tout monde possible. Pour Kripke, le nom propre est un désignateur rigide. L’expression “Par convention" signifie que l'assignation d'un nom à un individu ne repose pas sur des propriétés de cet individu. Le seul moyen par conséquent de préserver le lien entre le nom propre et celui qui le porte est de le transmettre d'individu à individu dans ce que Kripke appelle une chaîne communicative.
  • Pour ce qui concerne les GN Définis et démonstratifs, l'analogie aux constantes ne vaut pas, et il est clair que la signification des mots composant le GN joue un rôle important, d'une part, et que d'autre part, les individus visés ne sont pas rigidement associés à leur désignateur.

La catégorie Défini

Rappelons que nous notons “Défini" l'interprétation d'un désignateur à contenu nominal non reconnu comme démonstratif, interprétation qui peut faire l'objet dans certaines langues d'un marquage explicite non ambigu. Nous postulons qu'en français, le/la/les est la marque nécessaire et suffisante du Défini. La définition sémantique du Défini a fait l'objet de plusieurs théories.

L'unicité

La première approche du défini dans la sémantique moderne est due à B. Russell dans le cadre de sa théorie des descriptions définies et indéfinies.

Pour Russell, l'usage d'un GN de forme the x asserte qu'il existe un et un seul individu qui satisfait la description x, alors qu'un indéfini comme a/an x asserte seulement qu'il existe au moins un individu qui satisfait x. L'extension de cette théorie au pluriel n'est pas impossible, bien qu'il faille ajouter des inférences qui suggèrent elles-mêmes des alternatives : ainsi, on peut dire que l'unicité n'est atteinte au pluriel que si l'on prend en compte l'individu pluriel “maximal" qui satisfait x. (voir sur ce point Hawkins 1978, Link 1983, Landman 1991). Mais il est alors possible de soutenir que le Défini a pour signification la quantification universelle, l'unicité postulée au singulier n'étant qu'un cas particulier restreint aux ensembles n'ayant qu'un élément (Hawkins 1978).


L'approche de Russell présente deux caractéristiques principales :

  1. le Défini est traité comme une expression quantifiée (non comme un désignateur).
    Pour Russell la contribution d'un GN Défini à la représentation sémantique est un quantifieur liant une variable.
  2. le Défini asserte l'unicité.

Chacune de ces positions a été contestée dans la littérature.

La première attaque est venue de Strawson (1950) qui estime que les phrases utilisant le Défini ne sont pas utilisées pour asserter l'existence et l'unicité, mais qu'existence et unicité sont des pré-conditions à l'usage de ces expressions, ce qu'on appellera plus tard des présuppostions. Si ces conditions ne sont pas satisfaites, pour Strawson, la phrase n'est pas fausse, mais simplement dépourvue de valeur de vérité. Cette position va de pair, pour Strawson, avec l'idée que le Défini n'est pas une expression quantifiée, mais une expression servant à identifier un individu particulier.


Il y a en outre de nombreux cas dans lesquels il n'est pas exact qu'il existe un et un seul x bien que le x soit utilisé :

  • Le plus souvent, on emploie le x sans croire qu'il existe un seul x en tout dans le monde. Cela semble vrai pour tous les usages des expressions quantifiées, dont on admet tacitement que leur domaine d'interprétation est restreint par le contexte d'usage. Une phrase comme “Toutes les fenêtres sont brisées" s'applique en général à un pièce, une maison, une rue, et très exceptionnellement à toutes les fenêtre du monde.
  • Mais on se trouve aussi face à des cas dans lesquels l'unicité ne peut pas être satisfaite, même dans un domaine restreint. McCawley (1979) donne l'exemple (7) et on peut citer aussi des exemples comme (8), où il est clair que l'unicité est impossible:
(7) The dog got into a fight with another dog.
(8) Il heurta le pied de la table.

La théorie de Russell a l'avantage de donner une vue précise de l'opposition défini/indéfini : le défini est pourvu d'une condition (l'unicité) dont l'indéfini est dépourvu. Mais elle n'est pas sans problèmes.

La familiarité

Un autre modèle a été proposé, qui repose sur la notion de familiarité. Il a été élaboré récemment dans les approches dynamiques de la signification (Kamp 1981, Heim 1982), mais il prolonge la tradition des approches textuelles, notamment celle de Weinrich (1973). L'idée centrale est que le Défini signale un individu déjà identifié et mentionné dans le discours, alors que l'indéfini a pour fonction d'introduire dans le discours un individu “nouveau", dont il n'avait pas encore été question.

Cette approche ne traite pas le Défini comme une expression quantifiée, mais plutôt comme un désignateur. Elle est d'autre part une théorie du défini, et non une théorie du Défini. Elle s'applique directement, et de manière assez stricte au pronom de troisième personne, “familier" signifiant ici mentionné récemment. Pour l'étendre au nom propre, il faut ajouter beaucoup d'éléments, et la définition de la familiarité devient plus problématique. S'agit-il d'un individu familier (il est peu probable que les noms propres s'utilisent seulement pour des individus que nous connaissons), d'un nom familier ? Comment alors définir la familiarité ?


Il y a d'autre part des objections sérieuses à la définition du Défini par familiarité. Beaucoup d'usages typiques du Défini n'impliquent aucune familiarité avec le référent :

(9) Marie refusait l'idée qu'elle serait sans soute licenciée
(10) Marie s'installa dans un café et appela le garçon

Il est le plus souvent nécessaire pour défendre la théorie de la familiarité de faire un usage massif et difficilement contrôlable de la notion d'accommodation (Lewis 1979) : dans les cas où le référent ne serait pas familier aux locuteurs, ils accepteraient de faire comme si cela était le cas. Mais le vrai problème serait alors d'expliquer quand l'accommodation est possible, et pourquoi.

En somme, la théorie fondée sur la familiarité est une théorie qui couvre naturellement une partie seulement des emplois du défini, proches des emplois anaphoriques des pronoms et des Définis. Elle ne peut être étendue que par un usage généralisé de l'accommodation, ce qui limite singulièrement sa pertinence.

L'approche en termes de liage/accommodation

R. van der Sandt (1992) propose une théorie du défini fondée sur les concepts de liage (anaphorique) et d'accommodation. L'usage d'un défini demande que l'on tente d'abord de le lier à un antécédent fourni par le discours (anaphore) ; en cas d'impossibilité, on tentera d'accommoder un référent. La théorie de van der Sandt soutient que le mécanisme est contraint par les structures de subordination du discours postulées par la DRT, et par des principes généraux sur le liage et l'accommodation. Il analyse comme définis les pronoms, les noms propres, les démonstratifs et les Définis. Pour expliquer la différence entre les pronoms et les définis, van der Sandt se fonde sur la pauvreté lexicale des pronoms, qui ne permettrait pas pour eux (à la différence des Définis) d'accommoder, et les limiterait au liage anaphorique. Cette théorie présente le grand avantage d'implémenter une proposition théorique qui relie les mécanismes d'anaphore et de présupposition.

En tant que théorie du défini, elle soulève les mêmes problèmes que les théories fondées sur la familiarité, car elle repose crucialement sur l'accommodation, et le problème de ces théories est d'expliquer pourquoi l'accommodation est possible dans certains cas, et ne l'est pas dans d'autres. L'unicité d'autre part ne joue pas dans cette approche de rôle important.

L'approche en termes d'identifiabilité

Une série d'approches soutient que l'usage d'un défini présuppose que le référent visé est identifiable pour l'interlocuteur. Cette position est explicite notamment dans les travaux de Strawson (1952). Elle est particulièrement développée dans Hawkins (1978) et Corblin (1987) ; elle est motivée notamment par le fait que les théories plus “fortes" (unicité/familiarité) ne couvrent qu'une partie des emplois.

Ces approches permettent de dresser une typologie des définis selon les mécanismes qui garantissent l'identifiabilité. Schématiquement, les GN définis s'opposeraient de la manière suivante. Les noms propres supposent une mémoire d'usage antérieurs, donc l'appartenance à une communauté dans laquelle le nom a cours pour un individu (Kripke 1972). Les démonstratifs présument qu'une démonstration (par exemple un pointage déictique) a permis d'isoler un référent. Les pronoms présument qu'une expression du contexte a isolé un référent. Pour ce qui concerne le Défini, les approches de Hawkins (1978) et de Corblin (1987) ont en commun de prendre pour usage typique l'usage dit “associatif", illustré par (11) :

(11) Ils entrèrent dans un village. L'église était au centre.

L'usage du Défini ne présume ici ni la familiarité avec l'objet, ni même qu'il y ait une seule église dans le village. Simplement, considérant que l'unicité d'un objet de ce type relatif à un village est typique, l'usage du Défini utilise cette présomption d'identifiabilité. Cet usage n'est en rien obligatoire. Toutes chose égales, le locuteur peut ne pas utiliser cette présomption :

(12) Ils entrèrent dans un village. Ils s'arrêtèrent devant une église.

Le Défini le x aurait donc pour fondement général la présomption que x permet d'identifier un référent en contexte, parce qu'il est le seul, ou typiquement le seul à satisfaire la propriété x au sein de ce que Hawkins appelle un ensemble partagé, et Corblin un domaine de référence. Les usages anaphoriques (de reprise) sont alors vus comme un cas particulier de ce fonctionnement associatif : dans un discours qui a mentionné un chat et un chien, le chien satisfait la présomption d'identifiabilité, parce qu'il y a un chien et un seul dans le domaine de référence. L'unicité apparaît donc ici comme condition qui satisfait l'identifiabilité.


Pour cette théorie cependant, certains cas restent problématiques : le pied de la table ne satisfait pas, par définition, la condition d'identifiabilité car une table typique a plusieurs pieds. Il y a devant ces difficultés deux options : 1) soutenir qu'il ne s'agit pas de Définis, et que la présence de le n'implique pas l'appartenance à la catégorie Défini ; 2) expliquer pourquoi la présomption d'identifiabilité sur la base de la description peut être relâchée dans certains cas. La seconde tâche est ardue car certains exemples proches n'autorisent pas l'usage du Défini : la fenêtre de la maison ne peut pas s'utiliser de la même manière.

La catégorie étendue indéfini

On appelle souvent indéfinis les GN qui sont dépourvus de la propriété caractéristique des définis, quelle que soit la théorie qu'on propose du défini (unicité, familiarité, identifiabilité), Ainsi, en français, n'importe quel homme, un homme quelconque, quelque homme que ce soit, un homme, quelques hommes, des hommes, certains hommes sont souvent dits “indéfinis".

Les indéfinis se contentent d'introduire des variables

Il est légitime d'exclure de la catégorie des indéfinis les termes qui s'analysent comme des expressions quantifiées, c'est-à-dire des termes dont la contribution à l'interprétation se représente en tout contexte comme un quantifieur déterminé liant une variable. Il en va ainsi d'expressions comme chaque N ou tout N, quarante pour cent des N, etc.

On peut soutenir qu'une expression comme certains N peut également être analysée comme une expression quantifiée.

En revanche, on peut reconnaître comme indéfinies des expressions dont la seule contribution constante à l'interprétation consiste à introduire une variable, laquelle fera l'objet, selon les propriétés de son contexte, de quantifications différentes.


Ce point de vue peut être illustré par l'exemple de l'Indéfini un N. Les analyses classiques inspirées de Russell le traitent comme une expression quantifiée de type existentiel. Mais les analyses ultérieures de la sémantique dynamique (DRT, File Change Semantics) montrent de manière convaincante qu'il est plus correct d'analyser cette expression comme un simple introducteur de variable, la nature de la quantification opérée sur cette variable résultant des effets de son contexte. L'idée que un homme serait une expression quantifiée a fait l'objet de critiques nombreuses (Strawson 1952), et de réfutations en règles. Kamp (1981) a démontré que cette analyse ne permettait pas de rendre compte de phrases simples comme (13) dites “donkey sentences" :

(13) Si un villageois possède un âne, il le bat

On peut illustrer ce point également à l'aide d'une expression comme qui que ce soit. S'agit-il d'une expression quantifiée? Considérons (14a), que l’on peut traduire comme (14b) :

(14) a. Je n'ai pas mangé quoi que ce soit
b. x ¬ j'ai mangé x

Peut-on en tirer l'idée que quoi que ce soit a pour signification “∀x"? Ce n'est en rien assuré. Comparons avec tout qui s'analyse lui comme une expression quantifiée introduisant sans la représentation sémantique un quantificateur universel :

(15) Je n'ai pas mangé tout

La phrase (15) est ambiguë. La représentation la plus plausible est :

(16) ¬ ∀x j'ai mangé x

On observe donc qu'une authentique expression quantifiée, comme tout introduit dans la représentation un quantifieur qui peut entretenir diverses relations de portée avec les quantifieurs de son contexte, comme la négation. En particulier, le quantifieur introduit est très naturellement interprété in situ, c'est à dire dans la portée d'une négation dominante. Mais il n'en va pas ainsi pour quoi que ce soit. Il est impossible d'interpréter (14a) comme (16).

On en déduit que des expressions comme quoi que ce soit, tout comme un, n'introduisent pas de quantifieur déterminé dans la représentation. Ces expressions se contentent d'introduire une variable, qui est liée par un quantifieur non-sélectif dans le contexte. On peut donc proposer de réserver la dénomination d'indéfinis à ces formes, qui n'introduisent pas de quantifieur propre dans la représentation.

Le programme de recherche induit pour l'Indéfini et les indéfinis consiste à expliquer comment le contexte est en mesure de jouer le rôle de quantifieur pour lier la variable introduite.

Considérons par exemple l'Indéfini. Si un N en français n'a pas de valeur de quantification, il faudra expliquer autrement ses emplois spécifiques (17), génériques (18), quantifiés (19).

(17) Un enfant a crié
(18) Un enfant crie
(19) Si un enfant crie, on le berce

Pour l'essentiel, c'est la notion de quantifieur non-sélectif issue de Lewis (1975) qui permet de résoudre le problème. Le conditionnel, par exemple en (19) est analysé comme quantifieur non-sélectif, et a donc capacité à lier toute variable introduite par un indéfini dans la protase d'une structure conditionnelle. C'est pour l'essentiel en utilisant cette notion que Kamp (1981) a donné une analyse des donkey sentences. Pour les usages existentiels, comme en (17), Heim et Kamp ont recours à un liage existentiel non-sélectif, opérant en l'absence de quantification contextuelle explicite. La plupart des recherches contemporaines admettent également une analyse de l'Indéfini générique en termes de liage non-sélectif par un quantifieur générique invisible. Voir par exemple Carlson et Pelletier (1995).

Les variétés d'indéfinis sélectionnent les contextes d'introduction des variables

Il y a en général plusieurs variétés d'indéfinis dans les langues naturelles, qui sélectionnent des contextes d'emploi différents, et il existe très souvent une forme non-marquée, ou polyvalente qui peut s'employer dans une large gamme de ces contextes, forme que nous appellerons ici Indéfini. L'Indéfini du français est un N.

Dans une étude typologique sur les pronoms indéfinis, M. Haspelmath (1995) distingue neuf contextes pertinents :

(20) Contextes pour les indéfinis (Haspelmath 1995)
1. Specific, Known to the speaker
Somebody called while you where away. Guess who?
2. Specific, Unknown to the speaker
I heard something, but I could'nt tell what kind of sound it was.
3. Non-specific, irrealis
Please try somewhere else
4. Polar question
Did anybody tell you anything about it ?
5. Conditional protasis
If you see anything, tell me immediately
6. Indirect negation
I don't think that anybody knows the answer
7. Direct negation
Nobody knows the answer
8. Standard of comparison
In Freiburg, the weather is nicer than anywhere else in Germany
9. Free choice
Anybody can solve this simple problem
The nine functions of indefinites
M. Haspelmath (1995 : 2–3)

Haspelmath introduit en outre le schéma suivant :

Haspelmath.gif

Il affirme qu'une variété d'indéfini donnée ne peut apparaître que dans des contextes adjacents de ce schéma.

Appliqué au français, ce schéma fait nettement apparaître le caractère polyvalent de l'Indéfini : il est possible en effet d'utiliser l'Indéfini un N dans tous les contextes distingués ici par Haspelmath.

Un indéfini comme qui que ce soit est limité aux aires connexes : 4-6-5-8-7

(21) Est-ce que qui ce soit vous en a parlé? (Question)
(22) Je ne crois pas que qui que ce soit connaisse la réponse (négation indirecte)
(23) Si quoi que ce soit vous ennuie, appelez-moi. (Protase de conditionnel)
(24) Je suis aussi capable que qui que ce soit de le faire. (Comparatif)
(25) Je n'ai pas mangé quoi que ce soit. (Négation)

Il ne semble pas possible d'utiliser quoi que ce soit dans les aires périphériques du schéma ; en (26), contexte typique de choix libre, la phrase est mauvaise, de même qu'en (27), contexte typique d'irrealis :

(26) ? Prenez quoi que ce soit.
(comparer à : Pick any card.)
(27) ? Pierre voulait lire quelque livre que ce soit, mais il ne savait pas lequel
(comparer à : Pierre voulait lire un livre, mais il ne savait pas lequel)

Cela ouvre un programme de recherche pour caractériser les contextes d'usage pour les différentes variétés d'indéfinis d'une langue, et tenter une explication des contraintes que l'on observe. Pour des travaux actuels en ce sens concernant le français voir en particulier Jayez et Tovena (2005) et Vlachou (en préparation).

Certains variétés d'indéfinis ont une signification additionnelle

Cette idée est développée dans un travail en cours de Vlachou (en prep.). Considérons par exemple l'indéfini français n'importe quel N. En le caractérisant comme simple introducteur de variable, et en spécifiant les contextes dans lesquels il peut être utilisé, il est probable que l'on manquera un élément essentiel de sa signification. En gros, n'importe quoi est utilisé pour indiquer que la manière dont on choisit de faire correspondre la variable à un individu de son domaine d'interprétation n'a pas d'importance pour ce qui concerne la vérité de l'énoncé enchâssant. Cela ouvre deux valeurs possibles :

(i) La phrase est donnée pour vraie pour toutes les valeurs du domaine, même les moins typiques . Comparons (28) et (29) :
(28) N'importe quel étudiant peut faire cet exercice.
(29) Un étudiant peut faire cet exercice
L'énonciateur de (28) asserte que la phrase est vraie même pour les étudiants les plus faibles. (29) en revanche asserte seulement que la phrase est vraie pour un étudiant “normal".
(ii) Pour certaines épisodiques, la phrase affirme que le contrôleur animé de l'action a sélectionné son objet en n'accordant aucune importance à ce choix.
(30) Je ne savais pas quoi dire. J'ai dit n'importe quoi.

Beaucoup de variétés d'indéfinis semblent se différencier par un élément de signification de cet ordre, qui a trait au domaine d'interprétation ou à la sélection des individus. Quoi que ce soit, par exemple, doit s'utiliser dans la portée d'un universel généré par le contexte, et ajoute l'information que l'énoncé est vrai pour le domaine considéré dans toute son extension, jusqu'à ses éléments extrêmes. Comparons (31) et (32) :

(31) Si vous avez besoin de quelque renseignement que ce soit, demandez
(32) Si vous avez besoin d'un renseignement, demandez

(31) semble impliquer que le domaine de quantification doit être pris dans toute sa dimension, et sans exception, alors que (32) ne dit rien à ce propos.

Pour ce qui concerne les indéfinis, dont nous n'avons donné ici qu'une liste indicative concernant le français, les études sémantiques ont donc à préciser :

  1. Comment le contexte permet de lier la variable associée.
  2. Dans quels contextes la variable peut être introduite.
  3. Quels éléments de signification additionnels sont portés par la forme.

Notes

1 La partie de cette fiche concernant le défini a utilisé pour point de départ un texte de B. Abott (à par). Pour ce qui concerne l'indéfini, la thèse en cours de E. Vlachou et nos discussions concernant les indéfinis du français ont joué un grand rôle. J'exprime ma gratitude à ces deux auteurs, dont j'ai utilisé librement les points de vue.

Références

  • Abott, B. (à par.) “Definite and indefinite", To appear in the Encyclopedia of Language and Linguistics, 2nd edition.
  • Carlson, G.N., Pelletier, F.J. 1995. The generic book, Chicago : The University of Chicago Press.
  • Corblin, F. 1987. Indéfini, défini et démonstratif. Constructions linguistiques de la référence. Genève : Droz.
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  • Heim, I. 1982. The semantics of Definite and Indefinite Noun Phrases. Amherst : University of Massachussets.
  • Jayez, J. et L. Tovena. 2005. Free-choiceness and Non Individuation, Linguistics and Philosophy 28, 1-71.
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Renvois